Perdue entre le sang et la mer

J’ai découvert « Le sang et la mer » de Gary Victor il y a un peu plus d’un an. C’est un roman qui m’a tout de suite plu par la pétillance du style mais également pour la trame de l’histoire. Jusqu’à la dernière page, le récit d’Herodiane retint mon intérêt. Comment ne pas être touchée par la naïveté de cette jeune fille ? Par ses peines et ses indécisions ?

Le récit d’Herodiane évolue dans une sorte de temporalité parallèle. Dès le premier instant, on est jeté dans l’univers de ce taudis à « Nan Paradi » où la narratrice se vide de son sang suite à un avortement sous le regard impuissant et courroucé de son frère Estevèl. Il faut donc se repérer. Comment en est-elle arrivée là ? Hérodiane nous révèle elle-même le secret. Tandis que son corps se dessèche et qu’elle s’étonne d’être encore en vie, ses pensées vont errer jusqu’à sa case à Saint-Jean, où elle habitait avec sa famille avant que la mort de ses parents et la cupidité d’un homme politique les jettent, elle et son frère, dans la plus sombre misère. À « Nan Paradi », sa vie va petit à petit s’agencer et finir par se lier à celle d’un riche Mulâtre, Yvan…

On assiste aux dégâts que le racisme d’une seule personne a pu provoquer dans la vie d’une jeune fille. Conditionnée très jeune à mépriser sa propre couleur, elle grandit dans l’attente du prince charmant aux yeux bleus dont Yvan semble être la matérialisation… C’est le choc de deux mondes. La pauvre Noire des bidonvilles et le riche héritier, un cas de figure où la victime s’avère être toujours celle qui se trouve au bas de l’échelle sociale. Surtout qu’Yvan est le type même du bourgeois lâche incapable de s’élever contre le statu quo.

Le sang et la mer met en scène le drame des jeunes filles démunies face à l’appétit sexuel de ceux qui se croient supérieurs du fait de leur fortune et de leur situation sociale. Une nouvelle forme de rapport entre le maître et l’esclave. C’est la peinture de Port-au-Prince rongé par la misère et ployant sous le poids des ordures. Aussi la réalité des mères, comme Madame Dulciné, qui prostituent leurs filles, incrustant dans l’esprit de celles-ci que leurs corps demeurent leur arme la plus redoutable ainsi que leur gagne-pain. La lecture d’un tel roman éveille un sourd sentiment d’injustice et de révolte contre les prédateurs (et ils sont nombreux) qui sucent le sang de ceux-là qui ont eu le malheur de naître pauvres et surtout noirs.

Ce roman, comme de nombreux autres de l’auteur, est traversé par des éléments de la culture vaudouesque haïtienne. Du professeur de maths de l’école de Saint-Jean qui s’enfuit à la capitale en pensant être l’objet d’une « ekspedisyon » jusqu’à Estevèl, protégé d’Agwe, qui a avec la mer un étrange rapport… Le génie de Gary Victor a produit encore une fois un récit captivant, qui implique le lecteur dans les méandres de l’histoire et capable aussi de le remuer jusque dans ses plus profonds retranchements.

Magdalée Brunache

Publié dans Le National du 11 juillet 2015

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