De la nécessité de mettre les sciences humaines au service du développement d’Haïti

En ce 21ème siècle, chacun a au moins une petite idée vraie ou fausse sur ce que sont les sciences humaines. A travers le monde, elles sont souvent considérées à la fois comme très prestigieuses mais aussi comme des tergiversations inutiles. Par année, on dispose presque dix fois plus de fonds pour des recherches en sciences naturelles en génies et en santé que pour celles en sciences sociales et humaines, en art et en lettres, soit 182  millions de dollars contre 1463 millions. C’est un constat qui nous permet de mieux saisir l’importance assez relative accordée aux sciences humaines, dans les pays développés qui misent sur les techno-sciences comme moyen d’augmenter leur richesse.

Cet état de fait n’est pas précisément le même en Haïti où les sciences dites dures sont très en retard et peu accessibles. Depuis quelque temps, malgré le peu de débouchés qu’offrent des études en sciences humaines, on remarque que de plus en plus de jeunes s’orientent vers elles et surtout vers la psychologie entre espoirs et idées reçues. Cet engouement assez récent s’explique peut-être par le succès connu par des séries psychologiques comme The Mentalist ou Criminal Minds chez les jeunes haïtiens.

En dépit de ce fait, en Haïti, la conception populaire par rapport aux sciences humaines demeure négative. Qui, voulant se lancer dans des études en sciences humaines, n’a pas entendu au moins une fois, que c’était juste une question de « parler français » ? C’est qu’ici, on assimile les différentes disciplines des sciences humaines à un vaste champ où se lancent, les jeunes peu doués pour les chiffres ou pas assez intelligents pour entamer des études en génie, en agronomie ou en médecine. De plus, par rapport à la psychologie qui est ici, la branche la plus connue, on entend souvent dire que tout le monde est un peu psychologue, pire encore que les psychologues étaient tous encore plus fous que leurs patients. Ces soi-disant spécialistes de la santé mentale ne font, semble-t-il, que monnayer une habilité que la plupart des gens possèdent naturellement. Les sciences humaines seraient donc des sciences périphériques ou molles, comme on dit, dont on peut parfaitement se passer. Bien sûr, certains admettent qu’elles puissent avoir une certaine utilité dans les pays où les gens ont le temps et l’argent à leur accorder. Mais la grande question est : Quelle importance peuvent-elles avoir dans un pays pauvre comme le nôtre ? Ont-elles un rôle concret à jouer dans le développement auquel on aspire en Haïti?

Que sont, en fait, les sciences humaines ?

Selon le site dicodunet.fr, on entend par sciences humaines « l’ensemble des sciences qui ont pour objet l’homme dans ses actions, ses organisations, ses rapports, ainsi que l’étude des traces laissées par celui-ci ». Souvent associées aux sciences sociales, elles s’en diffèrent par le fait qu’elles se concentrent sur les cultures et les comportements humains dans leur dimension individuelle ou sociale, tandis que les autres étudient spécifiquement les sociétés humaines. Sous le terme générique de sciences humaines, on regroupe diverses disciplines telles :

· L’anthropologie

· La psychologie

· La philosophie

· Les sciences de la communication

· Les sciences de l’éducation

· L’histoire

Il s’agit, bien sûr, d’une liste non exhaustive car, comme indiqué plus haut, la mince frontière qui existe entre sciences humaines et sciences sociales rend toute délimitation difficile.

L’importance de la remise en question

Durant plusieurs siècles, partout dans le monde, régnait un certain occidento-centrisme qui a contribué à maintenir les pays pauvres dans la misère. Aujourd’hui, cela commence à changer. On remarque que les pays en développement ont évolué autrement, non en tentant d’imiter le G8, mais en misant sur leurs propres forces. L’exemple de la Chine est, à ce propos, très représentatif.

Nous aussi, on nous a longtemps laissé penser qu’il nous fallait absolument nous calquer sur le modèle de développement occidental et voir les Etats-Unis et ses semblables comme les exemples à suivre absolument. Mais avant même d’envisager une telle chose, il faut prendre en compte le fait que nous n’avions pas eu en main, dès le départ, les mêmes cartes qu’eux. Quand ils étaient une colonie de peuplement que les anglais avaient déjà commencé à développer, nous n’étions qu’une colonie d’exploitation dont la Métropole française tirait toute la substance. La plupart de nos exploiteurs étaient des absentéistes qui n’ont doté le pays que du strict nécessaire à leur séjour. Ainsi, au lendemain de notre indépendance, nous étions bien moins avantagés que ne l’étaient les Etats-Unis. Et au cours de deux siècles, les choix que nous avons dû faire ⸺ ou que nous avons décidé de faire ⸺ ont fini par créer une réalité qui est nôtre, et tout effort à entreprendre dans un idéal d’évolution socio-économique doit prendre en compte des éléments et des enjeux qui nous sont propres. Tout cela, c’est l’histoire qui nous l’apprend et c’est elle aussi qui nous permet de bien comprendre nos anciennes erreurs si on veut éviter de les reproduire.

Il nous faut remettre en question les options qui s’offrent à nous, apprendre à critiquer l’aide internationale ou encore les choix de nos dirigeants. Tout comme, il  est nécessaire de réfléchir soigneusement avant de songer à s’embarquer dans le train en marche d’un capitalisme en dégénérescence dans les pays occidentaux où il n’a mené qu’au gaspillage, à une crise écologique aigüe, au terrorisme et à une répartition inégale des richesses un peu partout.

Nous nous trouvons à un moment critique, où le pays est en train de se vider de sa jeunesse. Il est donc plus qu’urgent de réagir. Mais comment ? Il revient aux sciences humaines de répondre à cette question. Car ce qu’il faut avant tout, c’est de voir à travers l’histoire de toutes les sociétés, quel modèle de développement nous convient le mieux, savoir aussi sur quelles valeurs nous voulons établir la société de demain et surtout comprendre l’Haïtien pour savoir comment l’impliquer dans une dynamique de changement sociétal.

Sciences humaines et vie pratique

De tous les reproches adressés aux sciences humaines, il faut retenir le fait qu’elles sont souvent accusées d’être des sciences hors du temps et détachées des préoccupations concrètes de la vie. Même au niveau mondial, peu de gens savent ce qu’est, en vrai, le travail d’un historien, d’un anthropologue ou se trompe sur celui du psychologue et du sociologue.

Toutefois, de plus en plus, on commence à admettre la nécessité de recourir aux sciences humaines dans les entreprises, entre autres raisons, afin de rendre le travail plus productif. Au Canada par exemple, un grand nombre d’entreprises font intervenir les sciences humaines dans leurs activités et cela semble leur être très profitable. Certains en font de même en Haïti.  La présence des professionnels de la santé mentale est aussi importante au sein des hôpitaux, des cliniques. Annoncer à quelqu’un qu’il est atteint du SIDA, par exemple, c’est le travail d’un psychologue ou tout du moins d’un travailleur social. Lequel sera en mesure d’aider la personne à accepter sa nouvelle condition et de l’accompagner durant le temps d’adaptation nécessaire. Dans la réinsertion sociale des prisonniers après leur libération, l’action du travailleur social ou du psychologue devrait être capitale. Ils peuvent aussi aider les gens à surmonter les stress post-traumatiques qui apparaissent souvent à la suite de catastrophes naturels ou de viols.

Mais quand il s’agira de comprendre le viol dans sa dimension sociale, il faudra faire appel au sociologue. Car la sociologie aide à aborder dans une démarche réflexive et méthodologique des phénomènes de groupe tels que: La délinquance juvénile, le banditisme sévissant dans nos rues et des comportements propres à l’haïtien. Et il va sans dire que la connaissance de soi est un élément important pour chacun et qui permet la tolérance et l’harmonisation. Cette connaissance de soi, l’histoire nous aide aussi à la développer. Tandis que l’anthropologie nous permet d’attacher l’être haïtien à un ensemble encore plus vaste qui est l’humanité.

Sans les sciences humaines…

Pour beaucoup de gens en Haïti, aujourd’hui, l’heure serait à l’action concrète vers la modernisation et l’investissement dans la technologie et les sciences. Certains vous diront que l’ère des longues réflexions est passée, que les intellectuels de notre pays n’ont fait qu’occuper l’espace des émissions radiophoniques ou télévisées sans que cela n’ait jamais amené un quelconque changement pour le pays.

On oublie souvent que notre capacité à penser est ce qui nous rend spéciaux, ce qui justifie notre existence en tant qu’humains. Nous pensons donc nous sommes. Sans la pensée, nous serions des machines fonctionnant seulement par le ressort de nos pulsions. Mais si l’acte de penser est inhérente à notre nature humaine, en quoi serait-ce un mal de faire l’effort de penser correctement sur des sujets d’intérêt général?

Sans les sciences humaines, qui irait encore réfléchir au travail des enfants, au sexisme, aux inégalités sociales? Il n’y aurait plus les réflexions qui ont permis au fil des siècles l’élaboration de lois plus justes, des réadaptations continuelles dans la façon d’apprendre et d’enseigner, ni toutes les remises en question qui ont permis de révolutionner les statuquos. Car, les sciences comme les sociétés évoluent souvent au rythme des objections soulevées et des propositions apportées par des philosophes ou des spécialistes de la pensée humaine.

Alors si les sciences humaines n’existaient pas, quel espoir aurait notre pays d’évoluer vers une plus grande justice sociale et de connaitre ce changement tant souhaité ? Car la réalité que nous vivons est insoutenable, c’est celle d’un pays arriéré, englué dans les superstitions et dont le peuple ne s’indigne pas pour les bonnes raisons. Si aujourd’hui la plupart de nos ingénieurs, informaticiens, quoique très qualifiés, ne sont que des chercheurs d’emplois, inaptes à engager le pays sur la voie du développement et si on ne cesse de nous manipuler, de jouer sur nos passions, c’est bien parce qu’on n’a pas donné suffisamment d’importance au fait d’apprendre à penser de manière progressiste. Nous avons cultivé chez nous un fatalisme destructeur. L’évolution que doit connaitre l’Haïtien, doit être d’abord mentale pour que les savoirs en génie, en agronomie et j’en passe, puissent lui être d’une plus grande utilité.

Les rôles que jouent et que peuvent encore jouer les sciences humaines dans nos vies sont multiples. Les professionnels des disciplines qu’elles englobent n’ont pas étudié durant de si longues années pour simplement se constituer une vaste culture générale, ils se sont dotés d’un savoir objectif capable d’agir sur le quotidien des gens. Car ce qu’on apprend au niveau des sciences humaines c’est à comprendre les mécanismes de la pensée humaine, à percevoir dans les mots et les gestes, tous les jeux de pouvoirs mobilisés et à maitriser aussi les techniques de communication de masse pour savoir pourquoi tous les candidats populistes aux récentes élections présidentielles ont toujours triomphé. Tout ce savoir n’est pas superflu. Pas plus que ne le serait l’investissement dans des recherches qui permettraient de mieux comprendre le rapport des jeunes haïtiens aux nouvelles technologies au lieu de nous plaindre de la mauvaise utilisation qu’ils en font. Cela permettrait de disposer de données claires et utiles pouvant permettre d’opérer des modifications efficaces dans notre système éducatif, peut-être en accordant l’apprentissage dans les écoles à cette nouvelle réalité. C’est aussi un exemple parmi d’autres qui montre l’existence d’une complémentarité entre ces sciences dites molles et les sciences dures.

Finalement, il nous faut aujourd’hui revoir notre façon de considérer les sciences humaines et donner à tous ceux qui se sont engagés dans ces métiers difficiles, portés par leur passion et par un certain désintéressement, la possibilité de mettre à profit le savoir acquis pour le bien-être du pays.

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