Pour un immense kannjawou

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En lisant le tout dernier texte de Lyonel Trouillot intitulé Kannjawou, m’est
revenu le souvenir d’une histoire entendue, il y a peu de temps, celle d’un jeune
haïtien, éduqué, muni du Bac qui chaque jour, invariablement allait faire le tour
des ambassades étrangères de la ville, à l’affut de la moindre information pouvant
lui offrir une chance de partir, consacrant ses journées plus à rêver qu’à vivre,
dans le seul espoir d’un ailleurs, n’importe où sauf ici. Kannjawou, c’est un texte
qui nous dit la difficulté de vivre dans un pays comme Haïti, de végéter dans les
bas-quartiers de la capitale avec dans la tête cette question lancinante : «
Demain, qui serai-je ? ». Un pilleur de tombes comme le personnage d’Halefort qui
s’inquiète de l’héritage de honte et de misère qu’il laissera à ses enfants ou un
hypocrite déshumanisé qui jouera à être blanc ? A quel horizon rêver sur une terre
occupée ?
Après Parabole du failli, le poète et romancier haïtien Lyonel Trouillot nous livre
son dernier roman en date, Kannjawou, publié chez Actes Sud. Kannjawou évoque
la fête, la vie collective, des mots difficilement conciliables avec notre réalité.
Kannjawou, c’est le récit de la vie d’un quartier, celui des jeunes qui l’habitent,
raconté à travers le journal d’un narrateur dont on ignore le nom tout au long de
l’histoire. Trouillot nous promène dans les dédales de la rue de l’Enterrement,
véritable personnage principal du roman, un lieu où la vie n’a de cesse de côtoyer
la mort. Là, ont grandi Wodné, Popol, Sophonie, Joëlle et le narrateur, la bande
des cinq. De là, ils ont vu les troupes étrangères, flanquées de leurs jolis porte-
paroles, venus soi-disant apporter un message de soutien au pauvre peuple qui n’a
pas tout de suite réalisé qu’il était dépossédé de tout, qu’il était devenu étranger
à sa propre terre en quelques années de sournoise occupation. « Un jour, nous dit
le narrateur, c’est eux qui nous chasseront. » Et rien ne semble plus vrai.
Le narrateur avait 13 ans quand ils sont venus. Année après année, il a vu leur
présence devenir plus incontournable, plus précise. Bien sûr, à l’époque, eux, la
bande des cinq, avaient eu leur part de révolte patriotique. Les ainés de la bande
disaient à qui voulait l’entendre qu’il fallait absolument faire quelque chose. Mais
on désapprend vite à aimer les mots de liberté, de souveraineté ou de patriotisme
quand on est seul à taper contre des murs immuables, quand la misère chaque jour
vous force à vivre selon les humeurs du ventre. Les notes du narrateur parlent de
tout cela et d’autres choses encore, de Man Jeanne, la doyenne du quartier et de
ses sages paroles, de l’urine de sa chatte Fidèle dont elle aspergeait ceux qu’elle
jugeait mauvais d’après son code d’existence, du petit professeur et de son
rapport presque privilégié avec les livres. Les années s’y coulent tantôt avec
lenteur, tantôt avec la rapidité vertigineuse d’un cheval de course, comme dans la
vraie vie. Avec elles, Wodné est devenu un perpétuel révolté contre tout et tout le
monde, qui ne sait plus vers quoi diriger sa colère. Joëlle n’est plus la petite fille
qui avait forcé toute la bande à la suivre sous une pluie battante pour aller voir le
milieu du vent, mais l’ombre dénuée d’individualité de Wodné, prisonnière d’un
amour qui n’en est pas un. C’est que Joëlle n’a jamais eu le caractère indomptable
ni la sensibilité naturelle de sa sœur, Sophonie, celle qui partage avec Popol un
amour du mercredi soir.
Le mercredi soir, c’est le moment où le bar de M. Régis, Kannjawou, est assiégé
par les étrangers, les symboles vivants de l’occupation, ils viennent sans état
d’âme jeter leur puissance à la face des autres, faire leur kannjawou à la barbe
de ceux-là qui ne peuvent qu’en rêver, comme Anselme, le père de Joëlle et
Sophonie dont les délires de vieux sénile sont emplis de mots qui disent l’espoir
d’une grande fête où lui et ses filles célèbreraient un bonheur retrouvé. Les
pauvres de la Rue de l’Enterrement ne sont pas conviés à ces fêtes des riches
occupants. Ils risqueraient trop de leur renvoyer à la face leur condition de vils
usurpateurs venus sucer le sang du pays avant de repartir vers d’autres cieux,
vivre d’autres amours d’une saison.
La plume du narrateur retrace le temps qui passe, l’affrontement entre la misère
et la puissance, la mort de l’espoir dans les regards de ceux de la Rue de
l’Enterrement, souvent eux-mêmes moins vivants que leurs morts ensevelis à deux
pas. Le narrateur partage sa vie entre les livres, ses notes et les moments passés
avec Man Jeanne et le petit professeur, le cœur plein de deux amours tandis
qu’autour de lui, des jeunes se lancent à la course à la bourse d’études, et que
d’autres se vendent à l’étranger. D’ailleurs à quoi leur demander de rester
fidèles ? A un pays qui ne sait plus comment en être un ? On se reconnaît dans ces
jeunes qui cherchent à s’offrir un avenir.
Il nous est déjà arrivé de nous poser les questions qu’ils se posent, de partager
leur révolte. Kannjawou est un texte tellement vivant, tellement actuel par
l’histoire qu’il nous raconte. On a l’impression qu’il ne s’y passe rien, alors que
s’y déroule tout le drame de la vie du jeune dans son expression la plus complète.
Le jeune qui se demande pourquoi s’engager, à quelle cause vouer son énergie et
sa colère, quand on a déjà oublié comment penser en être libre à force de voir son
pays occupé et comment se sortir de l’individualisme et des archétypes de réussites
dont on nous a gavés ….
Lyonel Trouillot invite à travers son dernier texte à penser collectivité, à se voir à
travers l’autre, assez pour être son complice à la grande fête, celle qu’on donnera
un jour sur une terre redevenue nôtre. Parce que, oui, il existe encore de grands
fous, qui osent encore rêver à un kannjawou, un immense kannjawou où les
inégalités s’estomperont.

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