Un moment d’échange

CES

Le 19 février 2016, une conférence a réuni les jeunes de deux lycées amis
autour des écrivains Lyonel Trouillot et Rodolphe Mathurin. Magdalee en a fait
le compte-rendu ci-dessous :
Le vendredi 19 février 2016, s’est tenue dans les locaux du Centre d’Etudes
Secondaires (CES) une vente signature du tout dernier roman de Lyonel
Trouillot, et du recueil de poèmes de l’écrivain Rodolphe Mathurin
dont le titre : Lokipasyon vouzan epi vouzan anko 100 fwa ne prête guère à
confusion. Le Centre d’Etudes avait convié à cet évènement près d’une
quinzaine d’élèves de l’Institut Georges Marc auquel j’appartiens et plusieurs
jeunes filles du Collège Classique féminin. Il était 10h32 quand après une
courte allocution, l’un des membres de l’établissement a cédé la parole à
l’écrivain Lyonel Trouillot. Ce fut avec une réelle nostalgie que l’écrivain a
rappelé son passé d’enseignant dans ces lieux – mêmes au Centre d’Etudes
Secondaires- que son âge ne lui permettait plus d’exercer. Puis, de sa voix
toute particulière, il a présenté à l’assemblée attentive son roman.
« , a-t-il expliqué, est dans la culture haïtienne un mot qui fait
référence à une grande fête, une sorte de rassemblement populaire». Et c’est
ce à quoi l’auteur nous invite à travers ce tout nouveau texte, à mettre de
côté les ambitions contraires aux intérêts du pays pour développer enfin l’esprit
de collectivité qui nous fait tant défaut ces temps-ci. Le sujet du roman est
vraiment d’actualité et ce texte mérite d’être lu quand on constate la
déliquescence du pays, de ses institutions et le développement de
l’individualisme, du chacun pour soi.
L’atmosphère devait changer un peu plus tard avec l’arrivée de M. Rodolphe
Mathurin qui avait pris un peu de retard. L’auteur d’expression créole nous a
fait partager dans un langage énergique la raison d’être de son recueil.
C’était un souffle d’engagement contre les tenants de l’occupation qui a fait
trembler les murs du collège. Avec une rare violence dans les propos et un parler
virulent, l’écrivain a fait un retour sur la véritable portée de l’occupation dont
Haïti a été l’objet entre 1915 et 1934, mais aussi sur le lourd héritage que
cette aliénation de notre souveraineté nationale nous a laissé en partage.
Qu’il s’agisse de la haine et du dégoût irraisonnés des citadins envers les
campagnards, au style dégrossi, au langage étrange dont la présence semble
toujours un peu déplacée dans les rues de la ville aux yeux de ceux qui se
disent Port-au-Princiens et qui sont fiers de l’être. Qu’il s’agisse aussi des
nombreuses missions religieuses implantées ici au cours des ans et qui nous ont
fait rejeter notre culture et tout ce qui nous identifiait. Il y a bien une
raison, affirma-t-il, pour que certains d’entre nous ressentent souvent le
besoin de tenter de se blanchir la peau pour se rapprocher toujours un peu plus
du blanc. L’occupation a su créer chez l’Haïtien des complexes que cent années
d’histoire n’ont pas réussi à effacer.
Ces derniers temps, sur les réseaux sociaux, il y a une petite phrase qui circule
et qui est souvent, trop souvent applaudie. « ?» Des
jeunes espèrent voir le pays occupé parce que dans l’esprit de beaucoup une
occupation est synonyme de développement, d’accès facile au visa américain qui
est le rêve unique vers quoi tend tout l’être du commun des Haïtiens.
Illusions !
Pour la plupart de ces jeunes, réunis dans la salle, c’était un fait totalement
nouveau que quelqu’un vienne conter qu’à l’époque, l’occupant avait droit de
vie et de mort sur tout citoyen du pays. Les jeunes ignorent tout cela, à
cause de la maladie de l’oubli qui empêche l’Haïtien à apprendre de ses erreurs
passées. Faire taire les souvenirs douloureux est toujours bien plus simple que
de les affronter. L’historien Michel Roplh Trouillot dirait mieux en évoquant
l’absence d’institutions haïtiennes se chargeant de sauvegarder ces
événements de grande importance dans la mémoire collective, de les rappeler
aux différentes générations qui se succèdent.
Face à cette réalité, de Rodolphe
Mathurin s’élève comme un cri de protestation déchirant. On sent bien dans la
voix de l’auteur cette colère et cette haine de l’occupant avec lesquelles il
harangue l’assemblée impressionnée, sous le regard mi- moqueur et mi-
affectueux que pose Lyonel Trouillot sur son ancien élève, «Sonson» comme il
aime à appeler M. Mathurin. Il voit peut- être en lui l’image de ce qu’il était
quelques dizaines années auparavant.
Les questions des jeunes participants ont ensuite porté sur le pourquoi d’un
engagement quand il y aura toujours des détracteurs, partisans de
l’individualisme, pour lesquels seul compte le «soi-même ». Au diable les
besoins de l’autre! Certains aussi ont demandé si quelques personnes pouvaient
par le simple pouvoir de leurs mots chambouler une réalité si bien assise. Parce
qu’au fil des années, l’occupation sournoise des forces étrangères a fini par
se faire une place dans notre quotidien et l’on ne ressent plus la nécessité de
s’y opposer. À cela, Rodolphe Mathurin de rappeler que les grands changements
de l’histoire de l’humanité ont été faits par l’action des minorités qui ont pu,
au fil du temps, ramener toujours plus de gens à leur cause. La plupart de ces
jeunes du secondaire, pour avoir été là, ont emporté avec eux l’un ou l’autre
des textes ou les deux, mais surtout le souvenir de cet échange avec les deux
écrivains. Un moment qui aura eu, espérons-le, une réelle signifiance pour
quelques-uns.

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